lundi 9 novembre 2009

Heath et le recyclage

Joseph Heath, professeur de philosophie politique à l'Université de Toronto, sur le recyclage du papier:
Le recyclage serait le moyen de "sauver des arbres", mais, en pratique, il a exactement l'effet contraire. [...] On n'utilise pas de vieux arbres pour faire du papier -- on a plutôt recours à des arbres cultivés à des fins commerciales, comme le sont le blé et le maïs. Consommer davantage de papier est donc une façon d'accroître le nombre d'arbres plantés. Si, au surplus, nous jetions le papier usagé dans un vieux puits de mine au lieu de le recycler, nous séquestrerions le carbone: en enterrant le papier, nous le sortirions de l'atmosphère. Or c'est exactement ce qu'il faut faire pour combattre le réchauffement climatique. À maints égards, le recyclage du papier nuit donc à la planète. En revanche, le recyclage de l'aluminium se justifie (comme en témoigne le fait qu'il s'agit d'une activité rentable).

[...] La plupart des écologistes soutiennent que le recyclage a pour effet de réduire la déforestation à court terme, mais ils font fi des conséquences à long terme d'initiatives qui ont pour effet de décourager la reforestation (Sale Argent, Les éditions logiques, Montréal, 2009, p. 17).
À propos de la difficulté d'être à la fois écologiste et militant contre les changements climatiques, il faut lire aussi cet article de Nicolas Bérubé paru récemment dans la Presse.

mercredi 4 novembre 2009

Lévi-Strauss (1908-2009)

L'anthropologue structuraliste Claude Lévi-Strauss est mort le 30 octobre 2009. Je ne connais pas très bien son oeuvre. J'ai lu quelques-uns de ses textes lorsque j'étais au Bac, mais je n'ai jamais assisté à un cours ou à un séminaire qui portait, de près ou de loin, sur ses théories. Et sauf erreur, je n'ai jamais entendu mes professeurs référer à son oeuvre.

Cela s'explique en partie par le fait que le structuralisme est tombé en désuétude depuis plusieurs années. Aujourd'hui, aucun chercheur sérieux en sciences sociales ou en philosophie ne se réclame de cette théorie. Comme l'existentialisme ou le marxisme, le structuralisme a été une mode dans les milieux intellectuels français. Tout le monde s'en réclamait. On voyait des "structures" partout. Or, avec le temps, le structuralisme est devenu plus une idéologie qu'une théorie susceptible de satisfaire les critères de scientificité.

Cela dit, les travaux de Lévi-Strass n'ont pas été vains. Comme l'a habilement signalé un de mes collègues, Lévi-Strass aura au moins eu le mérité de "nous dépêtré d'un trop plein de phénoménologie". En effet, il a su "ramener notre regard sur un ordre qui ne dépend pas de notre petit cogito." Les artisans de la réforme du système d'éducation québécois, qui croient que "le savoir est une mise en forme d'une réalité expériencielle" et qu'il n'existe pas de "structure conceptuelle universelle (valable pour tous)", devraient prendre le temps de lire Lévi-Strauss... Peut-être pour la première fois.

vendredi 23 octobre 2009

Une commission d'enquête s.v.p.

Il faut mettre sur pied immédiatement une commission d'enquête sur la corruption dans le monde municipal au Québec.

1. L'objectif d'une telle commission ne serait pas spécifiquement d'en arriver à des arrestations (la police peut s'en charger, comme pense le Premier ministre), mais de mettre au jour le système de corruption qui ronge nos institutions.

2. Une fois la lumière faite sur le système de corruption, un groupe de spécialistes dynamiques (juristes, éthiciens, comptables, politologues, économistes, etc.) pourrait penser un réaménagement de nos institutions et recommander des réformes spécifiques ayant pour but de limiter la prolifération de situations favorables à la corruption (les occasions de tricher). À défaut d'avoir de bons politiciens, on peut au moins souhaiter avoir de bonnes institutions.

3. Certes, on ne peut pas seulement penser la politique, il faut aussi la faire. Suite à la publication des recommandations du groupe de spécialistes, la population aura la responsabilité d'appuyer des hommes et des femmes qui auront fait la démonstration qu'ils ont le courage politique de réaliser les réformes nécessaires. Bien sûr, il est déjà trop tard pour le scrutin du 1 novembre...

jeudi 22 octobre 2009

Baillargeon et la réforme

Normand Baillargeon, à propos de la réforme et de la recherche en éducation:
Dans les circonstances, la chose la plus appropriée à faire, à mon humble avis, serait de fermer les Facultés d'éducation, de restructurer complètement le MELS [Ministère de l'éducation, des loisirs et des sports] et de repenser la formation des maîtres ainsi que la réflexion sur la recherche sur l'éducation. Ces institutions ont selon moi démontré leur incapacité à penser l'éducation, à accomplir correctement leur mission de formation des maîtres et à promouvoir l'adoption de saines pratiques pédagogiques. Elles ont même, sur trop de plans, montré qu'elles entravaient l'accomplissement de ces fonctions. Et certaines des personnes qui y oeuvrent ont fait plus et mieux que quiconque pour discréditer le système public d'éducation et préparer dans les esprits l'idée de sa nécessaire privatisation.
À lire pour quiconque s'intéresse à l'avenir de notre société: N. Baillargeon, Contre la réforme. La dérive idéologique du système d'éducation québécois, Presse de l'Université de Montréal, 2009.

mardi 13 octobre 2009

L'euthanasie au Québec

Un sondage d'opinion sur l'euthanasie révèle que, dans une proportion de 75 %, les médecins spécialistes seraient "certainement ou probablement favorables à la légalisation de l'euthanasie". Et 54 % des répondants estiment que la société québécoise est plutôt favorable à l'euthanasie.

Ces données sont peut surprenantes, mais je m'étonne qu'on n'ait pas pensé à distinguer "l'euthanasie passive", qui équivaut à un arrêt des traitements, de "l'euthanasie active", une forme d'aide à la fin de vie qui suppose que le médecin traitant fait un geste clair pour entraîner la mort du patient (ex.: injection mortelle).

Certes, il n'y a sans doute pas de différence morale entre ces deux formes d'aide à la fin de vie. D'un point de vue conséquentialiste du moins, nous ne pouvons pas faire de différence significative entre "tuer" et "laisser mourir". Pourtant, l'euthanasie passive paraît soulever bien moins de controverse que l'euthanasie active. D'ailleurs, l'euthanasie passive est officieusement pratiquée depuis toujours. Dans ce cas-ci, l'enjeu est donc plutôt d'ordre technique que moral (il s'agit de savoir comment légaliser une pratique déjà largement acceptée et non de déterminer si nous devons l'accepter).

C'est loin d'être le cas pour l'euthanasie active. Alors si nous voulons faire progresser davantage le débat sur l'euthanasie (débat qui stagne depuis trop longtemps, à mon avis), il faudrait commencer par poser des questions plus précises, comme par exemple: "êtes-vous favorable à la légalisation de l'euthanasie active, c'est-à-dire à ce qu'un médecin puisse agir volontairement, dans certaines circonstances et sous certaines conditions, en vue d'abréger la vie du patient?"

Il y a fort à parier que si la question était posée dans ces termes, les médecins spécialistes mais surtout la population en général seraient certainement moins favorables à la légalisation de l'euthanasie. Il reste maintenant à savoir pourquoi.

mardi 9 juin 2009

Home

Je vous suggère de voir le film Home de Yann Arthus-Bertrand, ne serait-ce que pour la beauté des images. Bien sûr, comme le remarque François Cardinal, le "film est en retard sur son époque". En effet, le constat d'Arthus-Bertrand est archiconnu: l'homme détruit la planète. Or, l'heure n'est plus au constat, mais à l'action. En ce sens, dans le contexte actuel, un documentaire qui propose un ensemble de solutions concrètes aux problèmes environnementaux aurait été peut-être plus approprié. 

Si vous avez vu Une vérité qui dérange d'Al Gore, vous n'apprendrez probablement rien de nouveau en visionnant Home. Mais ce film est à voir, peut-être pas pour son contenu pédagogique, mais plutôt pour ses qualités esthétiques et poétiques.

vendredi 29 mai 2009

Parents racistes, enfant manqué?

Vous avez sans doute entendu parler de cette histoire de parents qui auraient, selon toute vraisemblance, endoctrinés leur petite fille de 7 ans en lui inculquant des opinions racistes et en multipliant les références à Adolf Hitler. Ils auraient notamment écouté des films néonazis en présence de l'enfant. La DPJ s'est saisie du dossier et a retiré la garde de l'enfant à ses parents, mais le père veut ravoir sa fille. Skinhead ou pas, il prétend qu'il peut s'occuper de son enfant. L'affaire est présentement devant le tribunaux.

Il est difficile de se prononcer sur ce cas, puisque plusieurs détails nous échappent. Cela dit, j'aimerais tout même formuler quelques remarques générales:

1) Dans ce cas-ci, l'appel à la liberté d'expression peut difficilement servir d'argument en faveur du père, et ce, pour la simple et bonne raison que ce droit n'est pas sans limite. Certes, nous pouvons dire toutes les idioties que nous voulons, mais seulement dans la mesure où nos opinions ne visent pas à propager la haine.

2) Est-il plus approprié d'invoquer le droit à la vie privée? Il est vrai que, dans nos sociétés démocratiques et libérales, nous avons établi une distinction relativement claire entre la sphère publique et la sphère privée, et à moins que nos "pratiques privées" nuisent de façon flagrante à autrui, on refuse à l'État le droit d'intervenir dans notre vie personnelle. Traditionnellement, la famille a été considérée comme une extension de la sphère privée. Ainsi, à moins de démontrer que le comportement des parents cause un tort à la fillette, l'État ne devrait pas se mettre le nez dans les affaires de cette famille.

3) Toute la question est donc de savoir si un enfant imprégné d'un discours haineux peut soulever des réactions qui lui porte préjudice. Si c'est bien le cas, il faudrait aussi démontrer que les intérêts de l'enfant seront mieux servis dans une famille d'accueil. 

4) Entre la garde parentale sans condition et le placement en famille d'accueil, il existe peut-être une alternative. La cour pourrait ordonner au père d'assister à des rencontres avec un thérapeute spécialisé dans les cas de racisme. S'il fait preuve de bonne foi, le dossier pourrait être réétudié et il pourrait éventuellement ravoir la garde de son enfant.

jeudi 26 mars 2009

Végétarisme et akrasia

Je sens que je dois devenir végétarien.  Mais je tarde à apporter des changements à mon alimentation.  Pourtant, je suis convaincu que c'est la bonne chose à faire.  Mon opinion s'appuie d'ailleurs sur au moins trois arguments solides.

1) L'argument de la santé. Une récente étude le confirme, la consommation de viande rouge augmente les risques de cancer.  Il est dans notre intérêt de réduire significativement notre consommation de viande, voire de l'éliminer complètement de notre alimentation.

2) L'argument écologique. L'élevage industriel des troupeaux de bovins et autres animaux compromet la santé de la planète.  En effet, cette industrie contribue significativement à l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre (élevage et transport) et à la déforestation (création de nouvelles terres pour l'élevage).  Selon Mark Bittman, toutes choses étant considérées, un souper de bifteck pour quatre personnes équivaut à une promenade de trois heures en VUS, tout en laissant les lumières allumées à la maison.

3) L'argument moral. Notre consommation de viande entretient une industrie qui impose des souffrances aux animaux. Le boeuf et le porc, pour ne nommer que ceux-là, sont des mammifères évolués, sensibles, capables de se réjouir et d'éprouver des souffrances physiques et psychiques. Or, ils sont dans la très grande majorité des cas élevés dans des conditions déplorables.  Leur intérêt n'est pas pris en compte et l'abattage des animaux à des fins alimentaires en fait des objets dont on peut disposer selon notre bon plaisir.

Ces arguments sont assez sérieux pour me convaincre que je dois adopter un régime végétarien. Pourtant, je ne le fais pas.  Je suis donc en pleine contradiction. Comment est-ce possible? Je suppose que je suis victime de la faiblesse de ma volonté ("akrasia").

Or, pour Socrate, l'akrasia est une impossibilité logique et conceptuelle.  Je ne peux pas reconnaître que X est le meilleur jugement possible sans agir en fonction de X. La connaissance de ce qui est bien devrait suffire à motiver l'action, puisque personne ne peut faire le mal volontairement. Quoique, sur ce point, Aristote critique Socrate en se rapprochant d'une conception du sens commun: chancun sait que nous pouvons mal agir en connaissance de cause...

dimanche 22 mars 2009

La Nuit de la philosophie

Hier, j'étais à la quatrième édition de la Nuit de la philosophie (UQÀM).  Je présentais une petite communication sur la guerre et le terrorisme, dans le cadre d'une activité organisée par Ryoa Chung.

Je veux simplement profiter de cet espace pour présenter toutes mes félicitations à l'équipe qui a organisé cette magnifique journée. Quelle belle initiative et quelle belle réussite! Les salles où avaient lieu les conférences et les activités étaient pleines à craquer. N'est-ce pas la preuve qu'il y a un intérêt marqué pour la philosophie au Québec?  

Cette journée fut un réel succès et c'est un signe encourageant pour notre démocratie.  Oui, il y a encore beaucoup de gens (de tous les âges) intéressés à faire un effort pour penser, jouer avec les idées, discuter et débattre.

jeudi 5 mars 2009

Légaliser la polygamie?

Devrait-on légaliser la polygamie? Cette question a été récemment soulevée dans les médias et elle risque de refaire la manchette encore et encore. Jusqu’à maintenant, l’opinion selon laquelle il faut maintenir l’interdiction semble faire consensus.

Dans le contexte actuel, cette opinion me semble en effet justifiée. Mais je ne suis pas convaincu par l’argument généralement avancé pour justifier cette opinion.

On dit habituellement que la polygamie va à l’encontre de l’essence même du mariage (en occident, à tout le moins) et que le mariage devrait être compris comme l’union entre deux personnes et uniquement deux personnes.

Quelques brefs commentaires à propos de cette stratégie argumentative:
  1. On tente de régler le débat en imposant une définition du mariage. Or, la question est justement de savoir s’il faut réviser cette définition.
  2. Cette stratégie ressemble étrangement à celle qui a été employée pour justifier l’interdiction du mariage entre homosexuels. Or, au Canada du moins, cette stratégie s’est avérée être un échec.
  3. Elle repose sur une conception particulière de la vie et des finalités du mariage. Mais dans une société pluraliste, il faut reconnaître que les gens peuvent avoir différents points de vue sur le sujet.
En fait, si l’on veut formuler un argument contre la polygamie, il faut que ce soit un argument de justice et non un argument basé sur une conception particulière de la vie bonne. On pourrait, par exemple, insister sur le risque réel que le droit au mariage polygame puisse dans les faits devenir un moyen « légal » d’exercer un contrôle excessif à l’endroit de femmes vulnérables et de subordonner leurs droits au bon vouloir de l’homme. Quoique, selon une perspective féministe, on pourrait affirmer que la situation n’est pas différente pour les unions monogames…

En bout ligne, peut-être faut-il simplement insister sur la distinction entre une argumentation visant à condamner et une argumentation visant à promouvoir. Il n’existe peut-être pas d’arguments décisifs pour justifier l’interdiction définitive de la polygamie. Mais cela n’implique en rien qu’il y ait une quelconque obligation de l’État d’offrir à la population la possibilité de jouir d’une telle prérogative légale. Après tout, l’État n’a pas l’obligation de répondre à toutes les revendications possibles et inimaginables des citoyens.